Apocalypse

Apocalypse (Livre de l’)

- L’Apocalypse est le dernier livre de la Bible. Diverses raisons ont dû jouer pour lui assigner cette place. Le reste du N. T. se rapporte principalement au passé ou au présent. L’Apocalypse est essentiellement tournée vers l’avenir. D’autre part elle constitue une sorte d’apothéose finale qui, non seulement prononce les derniers mots du N. T. mais résume, en une fresque grandiose, "tout le contenu prophétique des enseignements de Jésus et des révélations apostoliques sur la fin des choses" (F. Godet). Bossuet disait que "toutes les beautés de l’Ecriture sont ramassées dans ce livre". Nulle part ailleurs dans le N. T., les thèmes essentiels de la Révélation ne sont traités aussi complètement et avec autant de force. (R. Preston).

- Auteur. -L’auteur est connu sous le nom de Jean dans les sept Eglises d’Asie ; il parle avec autorité, il ordonne la lecture publique de son écrit et ne reconnaît à personne le droit d’y ajouter ou d’en retrancher quoi que ce soit (#Re 22.18-20). Il est conscient d’écrire la vérité (#Re 22.6-8), sous l’inspiration divine (#Re 1.1, 11, 19 ; 10.10). Contrairement à la tradition apocalyptique, il refuse d’attribuer son oeuvre à un personnage célèbre ; preuve qu’il s’attend à ce que l’authenticité de ses révélations soit acceptée sous la seule garantie de son nom.

- Son vocabulaire et son style trahissent son origine sémitique. Il écrit "en une sorte de grec hébreu. Avant de s’être établi en Asie mineure, il peut fort bien être venu de quelque pays comme la Galilée" (Preston et Hanson, qui pourtant refusent de l’identifier à l’apôtre Jean). Malgré les dissemblances, ils offrent néanmoins beaucoup de ressemblances avec ceux de l’évangile, jusque dans des constructions grammaticales et des expressions particulières à ces deux oeuvres (cf. #Joh 7.37 et #Re 22.17 ;#Joh 20.12 et #Re 3.4 ; #Joh 1.1 et #Re 19.13 ;#Joh 1.29 et #Re 5.6). Ces similitudes se retrouvent dans la doctrine : l’Agneau de Dieu #Joh 1.29 est cité 29 fois dans l’Ap., le Logos (#Joh 1.1ss ;#1 Jo 1.1) se retrouve dans #Re 19.13, dans les deux livres le salut nous est accordé par la grâce souveraine de Dieu en vertu du sang versé par Christ #Joh 1.29 ; 5.24 ; 10.10-11 ; 3.3 ; Re 7.14 ; 12.11 ; 21.6 ; #Re 22.17 il est acquis à "quiconque" croit et désire ce salut #Joh 3.36 ; Re 7.9 ; 22.17.

- L’auteur, qui se nomme quatre fois Jean, est serviteur de Dieu (#Re 1.1, 4), frère des chrétiens (#Re 1.9) et prophète (#Re 22.9). La tradition apostolique unanime voit en lui l’apôtre Jean, le disciple bien-aimé du Seigneur. Justin, converti à Ephèse une quarantaine d’années après la rédaction de l’oeuvre nous dit :"Un des nôtres, un homme nommé Jean, l’un des apôtres du Christ, dans une apocalypse (révélation) qui lui fut faite, prophétisa..." Irénée, qui avait aussi vécu à Ephèse et qui, dans sa jeunesse, avait connu Polycarpe, le disciple de Jean, écrit vers 180 :"Jean, disciple du Seigneur a contemplé dans la vision apocalyptique, l’arrivée sacerdotale et glorieuse du règne de Christ" (Adv. Haer. IV. 21.11). Tertullien, Clément d’Alexandrie, Hippolyte de Rome, Origène rendent le même son de cloche. Le fragment de Muratori nous atteste qu’il n’y avait pas de doute au sujet de l’origine et de la canonicité du livre dans l’Eglise de Rome vers la fin du second siècle. D. Guthrie dit qu’" il y a peu de livres dans le N. T. jouissant de plus fortes attestations anciennes".

- La découverte récente de l’" Apocryphe de Jean" dans la bibliothèque gnostique de Chénoboskion en Egypte, qui cite #Re 1.19 comme étant de "Jean, le frère de Jacques, fils de Zébédée" prouve que cette opinion était courante en Egypte dès la première moitié du second siècle.

- Les doutes au sujet de l’authenticité ne sont apparus qu’au 3e siècle. Un commentateur de cette époque, Dionysius, a relevé des différences linguistiques et théologiques avec le quatrième évangile. Beaucoup de théologiens critiques actuels ont repris ses arguments. Cep., les variations de style entre l’évangile et l’Apocalypse peuvent s’expliquer autrement que par une différence d’auteurs. La différence de sujets justifie à lui seul une certaine différence de langue. Est-ce que, de plus, Jean s’est laissé profondément influencer par le style des prophètes de l’A. T. ? Ou a-t-il, comme Dante le fera plus tard, forgé un mode d’expression apte à traduire les visions inhabituelles qu’il a eues ? La raison est pt-être encore plus simple :à Ephèse, pour son évangile, Jean a pu disposer d’un secrétaire qui a corrigé ou évité les incorrections ; à Patmos, il est seul à rédiger ses visions, d’où l’abondance des hébraïsmes et d’autres irrégularités grammaticales dans l’Apocalypse. Cette dernière explication rendrait en même temps compte des similitudes de pensée, de style et de langue entre les deux oeuvres. Ces ressemblances sont en effet bien plus importantes que les dissemblances.

Similitude de termes et d’images : berger #Joh 10 ; Joh 21.16 ; Re 7.17 ; manne #Joh 6.31 ; Re 2.17 ; eaux, fontaines #Joh 4.10, 14 ; 7.38 ; Re 7.17 ; 21.6 ; 22.17 ; amour des antithèses (lumière-ténèbres, vérité-erreur, puissances de Dieu-puissances de ce monde...) termes techniques qui reviennent dans les deux livres:témoignage, véritable, vaincre et vainqueur, garder les commandements... Parallélismes, synthèse des idées avant leur analyse, préparation lointaine de certaines pensées développées plus loin...

- Destinataires. -Jean adresse son livre aux sept Eglises les plus proches de la côte, pt-être situées le long d’une grande route circulaire et mentionnées dans l’ordre de distribution. Elles étaient sans doute les plus directement menacées par la persécution. La province d’Asie s’était depuis longtemps distinguée par son zèle pour le culte impérial, et à l’époque de Domitien, la persécution y fut particulièrement sévère. Ce livre était, en premier lieu, la réponse de Dieu aux problèmes de ces chrétiens, à leurs prières et à leurs larmes. Mais, par-delà ces Eglises, le dernier message de "Celui qui est, qui était et qui vient" s’adressait aux croyants de tous les temps, particulièrement à ceux d’entre eux qui passeraient par la tribulation. La persécution de la dernière décennie du 1er siècle préfigure celle de la fin des temps (cf. #2Ti 3.12 ; Mt 24.29-30.)

- Ces sept Eglises d’Asie, si diverses par leur composition, leurs problèmes et leur situation spirituelle, représentent l’Eglise dans son entité. Souvenons-nous que le nombre 7 symbolise la plénitude. C’est pourquoi il déclare "heureux celui qui lit et ceux qui entendent les paroles de la prophétie et qui gardent les choses qui y sont écrites" (#Re 1.3 ; 22.7).

- Si, de tous temps, l’Apocalypse apportait aux chrétiens éprouvés et persécutés le réconfort et l’espoir dont ils avaient besoin, elle adresse à l’Eglise de notre temps un message particulièrement actuel. En effet, notre environnement a subi plus de changements durant ces dernières décennies qu’au cours des dix siècles précédents. L’opposition entre le monde et l’Eglise redevient partout nette et tranchée. Le conflit entre les deux puissances a repris, en bien des lieux, la forme que lui a donnée Domitien. Au dire des non-chrétiens eux-mêmes, la bombe atomique a inauguré les "temps apocalyptiques".

- Qui sait si les années qui viennent ne nous apprendront pas à voir une dimension toute nouvelle de ce dernier livre de la Bible ? Après avoir répondu aux besoins de l’Eglise de la fin du premier siècle par son sens historique, après avoir réconforté et exhorté les chrétiens de tous les temps par son sens symbolique, il se révélera pt-être, pris au pied de la lettre, comme une prévision très réaliste des catastrophes déclenchées par une humanité qui a refusé la seigneurie du Christ. Les chrétiens vivant dans ces temps troublés qui doivent marquer la fin de l’ère présente, trouveront aussi, dans ce livre, la certitude que ce déploiement des forces sataniques ne sera pas le dernier mot de l’histoire. Le dernier mot appartient à Jésus, le Roi des rois revenant en gloire.

- Date. -La date de rédaction nous intéresse parce qu’elle permet de préciser l’arrière-plan historique de l’ouvrage et qu’elle influence partiellement sa compréhension. Deux périodes ont été proposées:sous Néron (60-70) ou sous Domitien (90-95). La première proposition s’appuie essentiellement sur certaines interprétations de quelques passages:assimilation du 6e roi de #Re 17.10 à Néron ; 666 #Re 13.18 = Néro Kaisar en hébreu. La deuxième paraît plus probable, les premiers témoignages externes (Irénée, Victorinus, Eusèbe, Jérôme) affirmant clairement que l’oeuvre a été composée vers la fin du règne de Domitien où la persécution, limitée à Rome sous Néron, s’est étendue à tout l’Empire.

- L’arrière-plan historique du livre s’accorde aussi mieux avec la situation de la fin du 1er siècle (adoration de l’empereur, persécutions :#Re 1.9 ; 2.10, 13 ; 3.10 ; 6.9 ; 17.6 ; 18.24 ; #Re 19.2 ; 20.4, allusions possibles au mythe du retour de Néron répandu après 80). D’autre part, la condition des Eglises d’Asie (déclin spirituel de certaines Eglises fondées par Paul, hérésies florissantes, pas d’allusions aux judaïsants) s’expliquerait mieux par une date tardive.

- C’est pourquoi la grande majorité des spécialistes situent la rédaction comme l’indiquait la tradition:vers la fin du règne de Domitien, aux environs de l’année 94.

- Lieu. -Jean devait avoir près de 90 ans. Il avait été exilé sur l’île de Patmos (#Re 1.9) dans la mer Egée entre la Turquie et la Grèce, à quelque 30 km au large de la côte. C’est là qu’il a reçu les messages pour les Eglises et les visions de l’avenir qui les attend. Pt-être y était-il encore au moment de la rédaction.

- Contenu. -Les premiers mots du livre nous en indiquent le thème et le message principal :"Révélation de Jésus-Christ". Le mot apokalupsis signifie littér. :acte d’ôter le voile. Un voile couvre, pour la plupart de nos contemporains, la véritable nature de Jésus-Christ : il reste le "petit Jésus" de la crèche, le prédicant de la Galilée ou le Crucifié de Golgotha. L’Apocalypse nous le présente dans sa position et sa fonction actuelles. Elle est "l’Evangile de Jésus-Christ ressuscité" (Bossuet). Son thème unique est la victoire du Christ sur toutes les puissances adverses. Victoire coûteuse, comme celle de la croix, mais totale et irrévocable.

- La vision du ch. 1 où Jésus-Christ apparaît comme le premier et le dernier, omniscient, omnipotent, éternel, porteur de la parole de vérité, est complétée par diverses images disséminées à travers le livre:le lion (#Re 5.5 :pouvoir royal), le rejeton d’une racine (#Re 5.5 ; 22.16 :descendant de David), le cavalier sur le cheval blanc (#Re 19.11 :victoire sur le mal), l’Agneau immolé (#Re 5.6 :victime pour le rachat de l’humanité). Il partage le trône de Dieu (#Re 7.17) et viendra pour juger les hommes (#Re 19.11), il est la source de la vie (#Re 21.22 ; 22.1).

- L’Apocalypse se présente comme la "révélation que Dieu lui a donnée" :cette révélation de Jésus-Christ émane de l’autorité suprême, de Dieu lui-même. Il a donné à son Fils tout pouvoir dans le ciel et sur la terre pour y établir son règne #Mt 28.18 ; Joh 17.2 il lui donne aussi la révélation des destinées futures de ce règne.

- "... pour montrer à ses serviteurs". Jésus-Christ ne fait pas de révélations au monde. #Joh 14.22-24. L’Apocalypse demeure un "livre scellé de sept sceaux" pour ceux qui n’appartiennent pas à Christ et n’ont, par conséquent, pas son Esprit en eux. #Ro 8.9 ; 1Co 2.14. Elle ne s’ouvre qu’à ceux qui la lisent pour mieux servir leur Maître.

- "... les choses qui doivent arriver bientôt". La révélation concerne donc l’avenir de l’Eglise. Il est vrai que le mot traduit généralement par "bientôt" pourrait aussi être rendu par:promptement, d’une manière soudaine et inattendue. Cep., le temps du verbe ("doivent arriver") et l’avertissement du v. 3 ("le temps est proche") ne laissent aucun doute sur le contenu du livre qui se rapporte en premier lieu à un avenir proche du moment de la rédaction. Deux pouvoirs s’opposent tout au long du livre:Dieu et Satan, deux trônes (42 fois ce mot apparaît dans le livre contre 15 fois dans tout le reste du N. T.) se font face : celui du Tout-Puissant (9 fois dans Ap. contre 1 ailleurs) et celui de la Bête. La lutte sera longue et acharnée, les croyants ne seront pas épargnés (#Re 6.9 ; 13.7 ; 16.6 ; 17.6 ; 18.24 ; 20.9), mais la victoire finale est certaine.

- En somme, l’Apocalypse nous offre une "vision chrétienne de l’histoire" (H. M. Féret) en nous "donnant la perspective divine sur cette histoire" (M. Tenney). Après la vision du Christ tout-puissant exhortant son Eglise à lui rester fidèle devant toute attaque hostile (ch. 1-3) vient celle de l’Agneau qui ouvre les sceaux du rouleau contenant le déroulement de l’histoire humaine et inaugure la série des événements qui précipiteront cette histoire vers sa fin (ch. 4-7) :cataclysmes, guerres, persécution de l’Eglise (ch. 8-16). Finalement, Babylone, la civilisation antichrétienne, est jugée et condamnée (v. 17-19). La victoire finale appartient à Dieu qui va créer de nouveaux cieux et une nouvelle terre (cf. 20-22).

- Trois thèmes courent à travers le livre : le jugement (#Re 14.7), la rédemption (#Re 1.5 ; 5.6 ; 7.14 ; 12.11 ...) et l’établissement du Royaume de Dieu. Christ est à la fois Juge, Rédempteur et Roi.

- Toutes ces vérités sont exprimées dans le langage caractéristique des apocalypses, un genre littéraire ébauché chez certains prophètes (Isa 24-27 ; 34-35 ; Eze 37-41 ; Da. 7-12 ; Zec 9-12) qui a connu une grande faveur durant la période intertestamentaire. Les quelque trente apocalypses juives découvertes ont un certain nombre de traits communs : (1) elles sont toutes nées en un temps de persécution, (2) elles emploient un langage symbolique et font appel à des visions, (3) elles mettent en scène des êtres surnaturels (anges, démons, bêtes), (4) elles annoncent le "jour du Seigneur" où Dieu jugera toute la terre. (5) Ce jour sera précédé d’un déploiement des forces sataniques dans le "monde" hostile à Dieu. (6) Cep., Dieu délivrera les justes de l’épreuve. Il ressuscitera ceux qui paieront leur témoignage de leur vie. (7) Les auteurs apocalyptiques écrivent généralement sous un pseudonyme célèbre (Hénoch, Abraham, Isaac, Moïse, Elie, Esdras, Baruch...).

- La litt. apocalyptique n’était pas très prisée par les chefs des Juifs de Jérusalem, elle fleurissait davantage dans les régions où l’influence de la Judée se faisait moins sentir. "Elle était particulièrement populaire en Galilée qui a été judaïsée durant peu de temps et qui était loin d’être orthodoxe" (cf. #Joh 1.46).

- Jean connaissait probablement ces apocalypses, comme les connaissaient d’autres écrivains du N. T. (v. #Jude 6-9, 14-15). Il a repris certaines images symboliques d’origine persane, égyptienne, babylonienne ou grecque qui étaient devenues monnaie courante parmi ses contemporains. Il s’est distancé des auteurs apocalyptiques par l’emploi de son vrai nom (#Re 1.4, 9) par l’intérêt tourné, non vers le passé, mais vers le présent et l’avenir, et surtout par l’atmosphère spirituelle très différente de celle de ces ouvrages apocryphes. La source principale de son inspiration est, cep., l’A. T. Dans 404 versets, on a relevé 518 allusions à 24 livres de l’A. T., plus de trois versets sur quatre contiennent une ou plusieurs réminiscences d’images ou d’expressions des écrits inspirés de l’ancienne alliance. Celui qui veut l’interpréter correctement devra donc commencer par lire et comprendre les écrits prophétiques de l’A. T.

- En même temps, l’Apocalypse projette la lumière de la nouvelle alliance sur les écrits de l’ancienne. Elle est une extraordinaire explication de l’A. T. que Jean voit rayonner dans une lumière nouvelle. C’est la lumière de son Seigneur Jésus-Christ, qui pénètre et transforme toutes choses, comme les rayons du soleil levant percent les brumes de la forêt endormie et la métamorphosent de leur gloire dorée. (M. Rissi).

- But. -Quelles étaient les conditions des Eglises auxquelles ce livre était adressé ? Les lettres aux sept Eglises révèlent, dans ces communautés, une tendance au déclin spirituel : sous la pression de l’immoralité ambiante et de la prospérité matérielle, par l’intrusion d’hérésies subtiles et par les divisions internes (#Re 2.2, 6, 9, 13, 15, 20 ; 3.2, 9), beaucoup de ces communautés avaient perdu leur "premier amour". L’ère apostolique connaît déjà l’automne.

- Comme nous l’avons vu pour les ép. de Jean, le syncrétisme religieux gréco-oriental constituait un véritable danger pour le christianisme. Les gouvernants le voyaient d’un bon oeil comme un facteur d’unification de l’empire. Plus que cela : les empereurs, s’inspirant de l’exemple de l’ancienne Egypte et de Babylone, voulurent renforcer l’unité précaire de tant de peuples en leur imposant une religion unique coiffant toutes les autres:le culte impérial. Après son assassinat en 44 av. J.-C., Jules César fut élevé au rang de Dieu par décision du Sénat romain. Auguste fut divinisé de son vivant. On rendait aux empereurs des cultes au cours desquels on leur chantait des hymnes tout comme aux autres dieux. Cette politique devait nécessairement susciter le conflit avec le christianisme. Un premier choc avait eu lieu sous Néron. Domitien (81-96) donnera au culte impérial une impulsion nouvelle. Il fait graver son image à côté de celles de Jupiter, de Junon et de Minerve (Suétone, 4), exige qu’on l’appelle "Notre Seigneur et Dieu" dans les actes officiels comme dans les entretiens privés. Il fait exécuter son propre cousin, dont il avait adopté les enfants pour en faire ses successeurs, parce qu’il a refusé de participer au culte impérial (Suétone 12). Vers la fin du 1er siècle, ce culte commençait à se répandre dans tout l’Empire et à s’imposer par tous les moyens officiels de pression. Il était particulièrement vivace dans la province romaine d’Asie où se trouvaient les Eglises destinataires de l’Apocalypse. Cinq villes sur les sept nous sont connues pour avoir possédé un sanctuaire du culte impérial (Ephèse, Smyrne, Pergame, Sardes, Philadelphie) et les deux autres ne devaient pas échapper à la règle.

- Pour la première fois, l’Eglise se trouvait confrontée à une exigence de principe : l’adoration de l’empereur, s’opposant aux exigences de son seul "Seigneur et Dieu". Que faire ? Comment cette situation évoluera-t-elle ? Quelle sera l’issue du conflit ? Telles étaient les questions que se posaient les membres de ces Eglises vers la fin du siècle apostolique et auxquelles Dieu va répondre par le message qu’il inspire à son serviteur Jean.

- Certains chrétiens ont déjà souffert la persécution, d’autres épreuves sont imminentes:prison (#Re 2.10), faim et soif (#Re 6.8 ; 7.16), bannissement (#Re 1.9), mort :à Pergame, Antipas a subi le martyre (#Re 2.13), d’autres ont versé leur sang ou seront appelés à le verser (#Re 6.10 ; 7.14 ; 16.6 ; 17.6 ; 19.2), à être décapités (#Re 20.4). Ils ont besoin, en premier lieu, d’être encouragés et fortifiés dans leur foi pour les épreuves à venir. Ils doivent comprendre que l’opposition du monde n’est pas un accident de parcours imprévu, mais fait partie du plan de salut de Dieu. Le Seigneur doit donc leur dévoiler ce plan et démasquer les forces agissant dans l’histoire en leur montrant que, contrairement aux apparences, c’est Christ qui seul "possède l’entière maîtrise des composantes de l’histoire et, seul aussi, il peut révéler le sens mystérieux de chacune d’elles" (Féret).

- "L’Apocalypse a pour but de nous montrer que les choses ne sont pas ce qu’elles semblent être" (W. Hendriksen). "Son but immédiat était de préparer les Eglises d’Asie mineure touchées par la persécution pour ce temps d’épreuve, de les encourager au témoignage par la souffrance, éventuellement par la mort, en leur présentant la gloire du prix promis au vainqueur" (Ed. Schick). Elle réconforte les chrétiens persécutés en leur donnant l’assurance que Dieu voit leurs larmes (#Re 7.17 ; 21.4), qu’il entend leurs prières (#Re 8.3-4), que leur sang sera vengé (#Re 19.2) et que leur victoire finale est assurée (#Re 15.2). Malgré tout, Christ règne et gouverne le monde en vue des intérêts de l’Eglise (#Re 5.7-8) et il reviendra pour emmener l’Epouse aux noces de l’Agneau (#Re 19.7-9).

- Ainsi, comme tous les autres livres bibliques, l’Apocalypse avait, en premier lieu, un message pour ses destinataires originels:les Eglises d’Asie passant par la persécution. C’est pourquoi, non seulement les sept lettres des ch. 2 et 3 doivent être lues d’abord comme s’adressant à des Eglises historiques, dont elles relèvent les points forts et stigmatisent les travers, mais toute l’Apocalypse doit être interprétée, en première instance, comme répondant à des conditions historiques précises. Derrière la bête "qui a autorité sur toute tribu, tout peuple, toute langue et nation" (#Re 13.7), aussi bien que dans "la grande prostituée appelée Babylone la grande, ivre du sang des saints et des martyrs, qui est assise sur sept montagnes" (#Re 17.9), les premiers destinataires ont dû reconnaître la Rome impériale, puisque Rome était connue universellement comme la ville aux sept collines. Le mot désignant la "marque" que devaient porter tous les hommes pour pouvoir acheter ou vendre (#Re 13.16-17) n’était autre que le nom usuel du sceau impérial authentifiant tous les documents officiels et commerciaux. Or cette puissance si impressionnante pour les contemporains s’évanouira, sa chute est décrite prophétiquement aux ch. 17 et suivants.

- Et derrière ce message de circonstance, écrit pour répondre aux difficultés de l’heure dans les Eglises d’Asie, nous pouvons discerner l’intention divine qui voulait donner aux Eglises de tous les temps un message permanent. Le combat entre les deux puissances demeure le même et domine toute l’histoire du monde.

- Le véritable dessein du livre est donc "d’aider les chrétiens de toutes les époques à s’orienter dans leur propre présent. Cela, en leur proposant un exposé imagé des grands fondements spirituels et des forces bienfaisantes ou adverses qui doivent à jamais influencer la vie chrétienne ici-bas" (R. Dubarry). Car le contenu de ces prophéties consiste moins en événements précis qu’en principes représentés par des images symboliques. Or, ces principes agissent tout au long de l’histoire de l’Eglise.

- Derrière les tableaux de l’Apocalypse, l’Eglise de chaque époque peut reconnaître les traits et les caractères fondamentaux qui composent le diagramme spirituel de son temps. Ainsi elle pourra tenir ferme au milieu des épreuves et attendre le Retour de son Maître qui prononcera le verdict définitif sur toute l’histoire du monde.

- Plan. -L’Apocalypse utilise un langage unique dans le N. T., tout en symboles et en images. Ce mode d’expression était familier aux Hébreux ; il était le moyen habituel de transmettre la révélation divine dans l’A. T. C’est là qu’il faut chercher la clé des métaphores du livre:les sauterelles évoquent l’une des plaies d’Egypte et l’invasion de criquets au temps de Joël, préfiguration du jugement divin ; l’Agneau rappelle l’agneau pascal (cf. #Joh 1.29, 36) ; la moisson représente le jugement, comme dans #Jer 51.33 ; les coupes figurent le destin, selon la convention du langage prophétique #Jer 25.15 ; Zec 12.2 (etc.). Parmi ces symboles, certains sont directement repris de l’A. T. : arbre de vie (#Re 2.7 ; 22.2), manne (#Re 2.17), sceptre de fer (#Re 2.27), étoile du matin (#Re 2.28), clé de David (#Re 3.7), êtres vivants (#Re 4.7-8), cavaliers (#Re 6.1-2)... D’autres sont expliqués par Jean:7 étoiles (#Re 1.20), 7 lampes (#Re 4.5), coupes de parfum (#Re 5.8), grand dragon (#Re 12.9), mais d’autres encore sont données sans explication:caillou blanc (#Re 2.17), colonne (#Re 3.12), 7 sceaux (#Re 5.1 ; 6.1-2), 2 témoins (#Re 11.3-4), la femme (#Re 12.1, 2, 14).

- Une deuxième raison de l’emploi de ce langage mystérieux est à chercher dans l’époque troublée qui a donné naissance à ce livre:il ne fallait pas fournir aux persécuteurs des pièces à conviction leur permettant d’accuser les chrétiens devant les tribunaux romains. Or, le livre qui contenait suffisamment d’allusions à la puissance et à la cruauté de Rome, et trop de prédictions sur sa fin, pouvait faire condamner quiconque aurait été trouvé en possession d’une de ses copies, si toutes ces affirmations y avaient figuré en langage clair.

- D’autre part, le symbole préserve l’élément de mystère qui entourera toujours pour nous ce qui concerne l’avenir:si la Bête et le faux prophète ont été plus d’une fois reconnus dans des personnages historiques du passé, c’est parce que ces hommes portaient un ensemble de marques caractéristiques des émissaires de Satan décrits dans l’Apocalypse et dont les prototypes derniers sont encore à venir.

- Les interprétations de l’Apocalypse sont fort divergentes. Pour les tenants de l’école prétériste, elle n’est qu’une transcription, en langage codé, des événements contemporains. L’auteur voulait réconforter les chrétiens persécutés, mais pour ne pas courir, ni faire courir des risques inutiles, il aurait enveloppé les noms des personnages contemporains dans des symboles indéchiffrables pour les non-initiés. Dans cette perspective, l’Apocalypse n’a plus qu’un intérêt historique.

- Pour les partisans de l’interprétation historique, le livre nous donne un résumé anticipé de l’histoire du monde ou de celle de l’Eglise. Chacune des sept Eglises d’Asie correspondrait à une époque donnée, chaque image des ch. 4 à 19 à un événement, chaque figure à un personnage historique. Pour les tenants de cette école, le livre devient un immense rébus qu’il s’agit de déchiffrer à l’aide des manuels d’histoire. C’est la méthode qui a prévalu au temps des Réformateurs. Malheureusement, aucun de ses interprètes n’a encore réussi à proposer une grille de décodage ralliant la majorité de ses collègues. A part l’intérêt de curiosité, la valeur actuelle de l’Apocalypse se réduit à un ou deux versets concernant notre époque, puisque les symboles ne deviennent déchiffrables qu’avec leur réalisation.

- Pour l’école futuriste ou eschatologique, les ch. 4 à 22 concerneraient essentiellement les temps de la fin, après l’enlèvement de l’Eglise. Les événements en cours ne risquent donc pas de démentir ses interprétations, mais la valeur actuelle du livre est singulièrement réduite. Dans la méthode symboliste (ou exégétique, ou idéaliste), on part du point de vue que l’Apocalypse est, avant tout, un livre symbolique dans lequel l’auteur exprime des vérités spirituelles à l’aide d’images, tout comme les prophètes de l’ancienne alliance, ou, plus exactement, comme les autres auteurs apocalyptiques. Il faut chercher le sens des symboles qui composent le livre:sceaux, coupes, trompettes, nombres, dimensions, comme on interprète les images de Jésus (le cep et les sarments, le pain de vie, le berger, la porte...) en leur donnant un sens symbolique et comme on explique les paraboles de l’Ancien ou du N. T., en cherchant la signification que l’auteur a voulu leur donner.

- Dans cette perspective, le livre acquiert une dimension intemporelle. "A chaque moment de son existence, l’Eglise peut s’appliquer les grandes leçons et en profiter pour son réveil, pour son encouragement, pour sa consolation" (L. Bonnet). C’est cette lecture, combinée avec l’interprétation prétériste, qui semble réserver le plus de profit spirituel au chrétien de notre temps.

- Les structures proposées pour ce livre sont presque aussi nombreuses que les commentateurs : alors que certains voient simplement, dans ce texte, l’oeuvre d’un poète qui juxtapose ses visions sans plan préconçu, d’autres y découvrent "un chef d’oeuvre accompli de composition littéraire" (P. Ketter), une structure mathématiquement étudiée, basée sur des groupes de 7 visions ou des strophes rigoureusement parallèles. D’autres encore pensent que l’auteur s’est appuyé sur la structure du livre d’Ezéchiel, sur l’organisation du culte au Temple, sur la liturgie pascale ou le drame de l’époque. Quelques lignes générales semblent rallier un grand nombre de suffrages : -1. Le livre part de l’état de l’Eglise de la fin du 1er siècle (ch. 2-3), pour décrire ensuite les événements qui prépareront la venue du Seigneur (ch. 4-19), il s’achève sur la vision des nouveaux cieux et de la nouvelle terre (19.11-ch. 22). (Prologue, drame en 7 actes, épilogue). -2. Les scènes des ch. 4-19 ne semblent pas suivre une évolution historique rectiligne. Elles reprennent plutôt, pour les examiner sous des angles différents, les mêmes événements-ou plutôt:les mêmes principes agissant tout au long de l’histoire de l’Eglise. -3. La progression que l’on peut noter d’une vision à l’autre souligne l’intensification du conflit entre le bien et le mal, entre Dieu et l’Adversaire au cours du temps. Elle suit la courbe générale de la pensée sémitique qui se meut en spirale autour de l’objet. On a comparé le voyant de Patmos à un aigle qui s’élèverait dans l’air en décrivant de vastes cercles et considérerait le paysage successivement du même point de vue-mais d’un peu plus haut. -4. "L’histoire nous apparaît à travers l’Apocalypse comme une succession de périodes dont chacune se dégage du dernier terme de la précédente" (Godet). Certaines expr. revenant plusieurs fois dans le livre semblent marquer le début d’une nouvelle section :"en esprit" (#Re 1.10 ; 4.2 ; 17.3 ; 21.10) ;" je vis" introduit une quarantaine de fois un nouvel élément dans la vision ou un nouvel aspect de cet élément ; "des éclairs, des voix et des tonnerres" marquent la fin des jugements des sceaux, des trompettes et des coupes.

- Les plans proposés pour ce livre sont très différents suivant le système d’interprétation adopté (déroulement chronologique au fil des chap. ou sections parallèles couvrant chaque fois l’ensemble de l’histoire sous un autre angle). En général, on distingue 7 visions ou séries de visions subdivisées en 7 passages. Chaque vision comprend une vision préliminaire résumant l’idée dominante de la série et suivie, en général, de 7 éléments caractéristiques. Ces visions symbolisent des principes actifs tout au long de l’histoire de l’Eglise.

Introduction:l’auteur et son message (1.1-8)

- A. La lutte sur la terre (ch. 1-11)

1. Vision du Christ glorifié au milieu de son Eglise (1.9-3.22) Révélation de Jésus-Christ (1.9-20) Messages aux 7 Eglises d’Asie (2.1-3.22)

2. Vision de Dieu et de l’Agneau (ch. 4-7) L’Agneau rédempteur prend le livre contenant les décrets divins (ch. 4 ; 5) et en brise les sceaux qui représentent 7 étapes de la réalisation du plan de Dieu (ch. 6 ; 7)

3. Vision des 7 trompettes du jugement (ch. 8-11)

- B. L’arrière-plan spirituel de la lutte (ch. 12-19)

4. Vision de l’Eglise persécutée (ch. 12-14)

7 signes marquants :

(1) la femme (12.1-6)

(2) Satan expulsé (12.7-12)

(3) La guerre entre Satan et le fils de la femme (12.13-18)

(4) La bête de la mer (13.1-10)

(5) La bête de la terre (13.11-18)

(6) L’Agneau sur le mont Sion (14.1-5)

(7) La moisson sur la terre (14.6-20)

5. Vision des 7 coupes du jugement (ch. 15-16) Vision préliminaire:le triomphe des saints (ch. 15) Les 7 dernières plaies (ch. 16).

6. Vision de la chute de Babylone (ch. 17-19) suivie de son jugement (18), des noces de l’Agneau (19.1-10) et de la bataille finale (19.11-21).

- C. Le triomphe définitif du Christ et de son Eglise (ch. 20-22)

7. Vision de l’aboutissement final (ch. 20-22) Etablissement du royaume de Dieu (20.1-6) Victoire définitive sur Satan (20.7-10) Les dernières assises (20.11-15) Nouveaux cieux, nouvelle terre, nouvelle Jérusalem (21.1-22.5) Epilogue:22.6-21



^^ Revenir en haut ^^